1827, “L’ANNÉE DE LA GIRAFE”

L’année 1827 fut marquée pour les Parisiens d’une attraction insolite : l’exposition d’une girafe au Jardin des Plantes, offerte par le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali au Roi de France Charles X, débarquée à Marseille et venue à pied jusqu’à la capitale ! Nous connaissons tous aujourd’hui cet animal, mais à l’époque c’était réellement exceptionnel puisqu’il s’agit de la première girafe entrée en France. En 1888 le journaliste et écrivain John Grand-Carteret désignera même 1827 comme “l’année de la girafe” dans son ouvrage de référence Les Mœurs et la caricature en France ; on parle également parfois de “girafomania” tant elle a influencé la culture et la mode à l’époque. L’histoire extraordinaire de cette girafe – trivialement nommée Zarafa (“girafe” en arabe) depuis peu – nous en apprend beaucoup sur la géopolitique et la culture en 1827 : retour sur cette décennie où l’Égypte était encore une partie de l’Empire ottoman, et la France dirigée par les Bourbons…

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L’illustration la plus connue de la girafe : Le Passage de la girafe près d’Arnay-le-Duc par Jacques Raymond Brascassat, 1827 (Musée des beaux-arts de Beaune)

Le pourquoi du cadeau : la situation géopolitique de l’Égypte

Dans les années 1820, l’Empire ottoman est sérieusement affaibli et n’a plus son prestige des siècles précédents. L’Égypte est l’une de ses principales régions, dirigée par l’autoritaire et ambitieux Méhémet Ali.

Ainsi, lorsque le sultan ottoman fut mis en difficulté par les révoltes grecques, il appela à son secours le vice-roi égyptien, à qui il promit la Crète en cas de victoire.

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La bataille de Drăgăşani opposant en 1821 l’Empire ottoman et les révolutionnaires grecs, par Peter von Hess

Les révoltes furent bien réprimées, et même trop : sa sanglante intervention eut de l’écho en Europe, où plusieurs monarques – dont Charles X – prévirent d’envoyer des troupes ; les motivations étaient multiples : défendre des frères chrétiens en Orient, réduire l’emprise de l’Empire ottoman dans la région, mais également pour l’opinion publique soutenir une nation souhaitant son indépendance à une époque très marquée par les Lumières, d’autant qu’il s’agissait du pays où la démocratie naquit jadis.

Méhémet Ali se retrouva donc dans une situation délicate : “victime” de son succès, alors même qu’il avait mené une politique de renforcement des liens diplomatiques et commerciaux avec les pays européens.

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Méhémet Ali et Bernadino Drovetti

C’est Bernadino Drovetti, consul de France en Égypte et conseiller du vice-roi, qui lui suggère l’idée d’envoyer une girafe au roi Charles X ; en effet Drovetti sait qu’il sera sensible à ce cadeau jamais vu en France puisqu’il le fournit déjà en animaux exotiques (perroquets, hyènes, chats sauvages et autres).

Si aujourd’hui cela peut paraître étrange et presque insignifiant, offrir en présent un animal prestigieux a pendant longtemps eu de l’importance dans les relations diplomatiques, notamment dans l’Antiquité et à la fin du Moyen-Âge.

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Charles X, en costume de sacre

Ainsi, quelques mois plus tard le vice-roi obtint finalement un girafon, capturé au Soudan dans les alentours de Sennar, qu’il envoya dans un long périple vers le Vieux Continent.

“Le bel animal du roi”, la nouvelle coqueluche de la France

Après avoir remonté le Nil et traversé la Méditerranée, la girafe arrive à Marseille à la fin de l’année 1826 où elle reste pour l’hiver, et est montrée à la haute société de la ville.

Son endurance naturelle, son excellent état de santé et son habitude de la foule font, après hésitations, décider de l’amener à pied à Paris, plutôt que de nouveau par bateau.

La girafe fut accompagnée par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire en personne, envoyé spécialement depuis Paris. Devenue adulte – et portant accessoirement un manteau – elle attira des dizaines de milliers de curieux tout au long de son parcours, tant les notables locaux en réunions privées que le peuple accourant à son passage.

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Illustration d’époque : La Girafe donnée en présent au Roi de France, par le pacha d’Égypte, et arrivée à Paris, le 30 juin 1827

Après 880 kilomètres parcourus en 41 jours, la girafe en pleine forme entra triomphalement dans Paris le 30 juin 1827 et fut installée à la ménagerie du Jardin des Plantes (“Jardin du Roi” à l’époque).

Puisque la famille royale avait décidé de ne pas daigner se déplacer pour une girafe, Charles X dut attendre le 9 juillet pour enfin voir son nouvel animal qui défila dans Paris, du Jardin jusqu’au château de Saint-Cloud. Le roi fut très satisfait et questionna longuement Saint-Hilaire sur la girafe.

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Billet d’entrée à la Ménagerie pour voir la girafe ; on peut d’ailleurs y voir que girafe s’écrivait encore à l’époque avec deux “f”.

On estime qu’à la fin de l’année 1827, plus de 600 000 personnes étaient venues la voir, et toutes les discussions dans la capitale se rapportaient à elle, “le bel animal du roi” ; calme et intelligent, les Français l’adoraient. De nombreuses rues et établissements de province prirent d’ailleurs le nom de girafe, parfois même à des endroits où elle n’était absolument pas passée.

Ainsi la culture populaire s’en imprégna fortement : chansons, caricatures contre le roi, spectacles et autres formes d’expression artistique l’utilisèrent ; on la retrouve encore plus dans la mode : coupe de cheveux, collier et vêtements “à la girafe” pour les femmes, tandis que pour les hommes ce sont les chapeaux et nœuds de cravate qui sont “à la girafe”.

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Robe d’époque couleur “girafe”

Cette propagation à grande échelle s’explique, au-delà du fait que cet animal unique était vu pour la première fois par toute une nation, par le contexte unique du XIXe siècle qui a vu éclore et se développer à grande vitesse la société de consommation, la mode de masse, mais aussi et surtout la presse, l’édition et l’art dissident.

En outre, à cette époque, la culture française manifestait un grand intérêt pour l’Égypte, né sous le Directoire des campagnes de Napoléon et exalté ensuite par le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion.

Épilogue : la girafe, Charles X, l’Égypte et les Grecs

Si la girafe devint le centre de toutes les attentions à Paris, elle fut un échec complet du point de vue de son but premier : les souverains européens intervinrent en Grèce, écrasèrent la flotte ottomane à la bataille de Navarin l’après-midi du 20 octobre 1827, et pacifièrent la situation. Finalement, le royaume de Grèce fut instauré en 1832, dirigé par… Othon Ier, prince de Bavière mis sur le trône par les monarques de la coalition européenne.

Cependant, la Crète resta sous domination ottomane et il fallut attendre 1897 – et plusieurs révoltes sévèrement réprimées – pour que l’île obtienne son indépendance.

Charles X n’en tira pas plus avantage : son bel animal n’améliora pas son image, il servit au contraire d’inspiration pour les caricatures de ses opposants ; et trois ans plus tard, il fut déchu de son trône.

Ainsi, la girafe ne fut finalement d’aucune utilité politique, tant pour Charles X que pour Méhémet Ali, alors que les Français se l’accaparèrent en la faisant entrer durablement dans la culture populaire.

Quant à elle, sa vie au Jardin des Plantes dura jusqu’au 12 janvier 1845, décès survenu quelques mois après celui de son compagnon de voyage Saint-Hilaire. Elle avait cependant été rejointe en 1839 par une seconde girafe, également offerte par l’Égypte.

Mais comme tout phénomène de mode, sa popularité déclina, d’autant que l’époque était synonyme de progrès techniques fulgurants et d’une vie intellectuelle foisonnante ; l’arrivée en 1833 d’une merveille égyptienne bien plus grande et ancienne, l’obélisque de Louxor, acheva de la faire tomber dans l’oubli. Delacroix considéra même qu’elle avait disparu dans “une obscurité aussi complète que son entrée avait été éclatante”.

C’est surtout à partir de la fin du XXe siècle que son histoire fut redécouverte, notamment avec le livre Une girafe pour le roi du journaliste Gabriel Dardaud dans lequel il la nomme Zarafa.

Si actuellement vous souhaitez la voir, ce n’est plus dans le 5e arrondissement qu’il faut aller mais au muséum d’histoire naturelle de La Rochelle où se trouve son corps empaillé.


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La girafe de Charles X empaillée, exposée au muséum d’histoire naturelle de La Rochelle

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2 commentaires


  1. Très documenté ! Merci pour ce partage.

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    1. Oui j’ai eu la chance qu’on me prête le très bon livre de Michael Allin ! Avec plaisir 🙂

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