LE DOUBLE ASSASSINAT DE JEAN JAURÈS

Le 31 juillet 1914 au soir, alors que les empires européens s’apprêtent à faire sombrer le monde dans une vaste boucherie à ciel ouvert pour le maintien de leurs intérêts économiques, militaires et politiques et leur expansion, les populations ne se doutent pas de la funeste destinée qui les attend et sont persuadées, en France comme partout ailleurs, que la guerre sera expéditive – et se déroulera en leur faveur. Pourtant, quelques uns pressentent le pire et mettent en garde face à l’aveuglement nationaliste : c’est le cas du charismatique socialiste Jean Jaurès, fondateur du journal L’Humanité, qui met tout en œuvre pour arrêter l’engrenage dans cette machine infernale. Ce soir-là, il dîne dans le 2e au Café du Croissant (actuelle Taverne du Croissant), et prévoit la rédaction d’un important article plaidant le pacifisme pour l’édition du lendemain ; mais la tristement célèbre une du 1er août 1914 titrera “Jaurès assassiné” puisqu’il est tué par balles à bout portant au Café du Croissant. Ce que l’on nous apprend moins à l’école est qu’au lendemain de la guerre, un réel “assassinat” de sa mémoire sera commis, parfaite illustration de l’idéologie ultra-nationaliste majoritaire à l’époque, exacerbée par le traumatisme de la guerre et la propagande étatique.

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Une de L’Humanité, 1er août 1914

L’assassinat de Jaurès au Café du Croissant

Avant d’écrire son article du lendemain pour exhorter le gouvernement français à ne pas entrer dans le jeu mortel des alliances militaires et au contraire à stopper la machine infernale, Jaurès dîne avec ses collaborateurs au Café du Croissant. Bien qu’installé à l’intérieur, il est dos à la rue et la fenêtre est ouverte : rien ne peut stopper Raoul Villain, un étudiant nationaliste ayant surgi, de lui tirer dessus depuis la rue ; à 21h40, le député, touché à la tête, décède sur le coup.

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Le Café du Croissant juste après l’assassinat de Jean Jaurès

Le meurtrier écrira à son frère quelques jours plus tard :

« J’ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l’époque de la loi de trois ans [loi de rallongement du service militaire pour préparer la guerre contre l’Allemagne, NDLR], la grande gueule qui couvrait tous les appels de l’Alsace-Lorraine. Je l’ai puni, et c’était le symbole de l’ère nouvelle, et pour les Français et pour l’Étranger. »

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Raoul Villain en 1920

Il a officiellement agi de manière isolée, et sa lettre exprime bien l’exécration – et ici la haine – palpables à l’époque à l’encontre des pacifistes, conséquences du nationalisme développé par les conflits militaires avec les autres empires européens dans les colonies et par l’obsession de récupérer l’Alsace-Moselle perdue en 1871. Le journaliste Maurice de Waleffe avait encore plus clairement et simplement exprimé ces idées deux semaines avant l’assassinat, dans L’Écho de Paris :

« Dites-moi, à la veille d’une guerre, le général qui commanderait […] de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n’aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? »

L’assassinat de la mémoire de Jaurès à la Cour d’assises de la Seine

Ce tragique événement n’a pas renforcé et soudé les socialistes dans une opposition pacifiste mais a au contraire eu pour conséquence de les rallier à la tendance nationaliste ayant gagné le pays, la fameuse “Union sacrée”, et a ainsi définitivement tiré le rideau sur le discours pacifique du fondateur de L’Humanité, dernier acte de résistance avant les ténèbres des tranchées.

Mais le réel second “assassinat” de Jean Jaurès est la non condamnation de Villain : en détention provisoire durant la guerre, son procès n’a lieu qu’en 1919, année durant laquelle le nationalisme à son paroxysme perçoit ce meurtre comme un sacrifice nécessaire à la victoire, une participation à l’effort de guerre. Ainsi le 29 mars il est acquitté à 11 voix contre 1, et cerise sur le gâteau : la veuve de Jaurès est condamnée à payer les frais de justice à l’Etat… Anatole France réagit à cette décision en déclarant :

« Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez ! »


De plus, le 6 avril l’Union des Syndicats et la Fédération socialiste de la Seine organisent une manifestation allant de l’avenue Victor Hugo à Passy, où habitait le martyr du pacifisme. L’écrivain Maurice Martin du Gard relate l’événement dans ses Mémorables :

« A deux heures les premiers drapeaux étaient déroulés place Victor Hugo. Entre les froides rives du grand immeuble du capital, d’Israël, de la bourgeoisie militante, le flot humain, ayant pris sa source à Castres, à Asnières, à Courbevoie, à la Courneuve, commençait sans bruit à monter : la masse débouchait dans le seizième arrondissement comme un immense patronage, intimidée, ne sentant pas sa puissance. Une idée, pour la banlieue ouvrière, d’aller passer la journée à Passy ! Sans Jaurès, elle ne lui serait jamais venue, Jaurès dont on venait d’acquitter le meurtrier et qui était tombé pour elle ! Mais le ciel gris, troué furtivement de bleu pâle, n’échauffait pas les cœurs, les visages. Ce n’était pas la victoire du printemps, du prolétariat, ce n’était pas sa victoire, ni son azur, ni sa rumeur : c’était la première semaine d’un avril aigrelet. Beaucoup étaient venus avec la femme, la belle-mère et les gosses et ils mettaient de l’humanité et de la couleur dans les rangs des idéalistes à lorgnons, des doctrinaires revendicatifs en pardessus noirs. […] Perdus dans le prolétariat qui s’écrasait sur la place, et sans plus d’argent en poche, l’églantine à la boutonnière, de jeunes bourgeois qui revenaient de la guerre et croyaient au progrès, à la paix, à la démocratie, piétinaient fièrement eux aussi. Enfin, on se mit en marche. Il était temps. »

Maurice Martin du Gard, Les Mémorables (1921)

En 1923 une plaque que l’on peut encore voir a été apposée sur le mur du café par la Ligue des Droits de l’Homme :

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Plaque commémorative à la Taverne du Croissant (© Histoire Parisienne)

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