L’histoire de la PLACE DE LA CONCORDE : de la guillotine à l’obélisque

La place de la Concorde fait la jonction entre deux des endroits les plus célèbres et prestigieux de Paris : le Louvre et les Tuileries, et les Champs-Élysées et son arc de triomphe. Si le 8e arrondissement s’est développé tardivement par rapport à d’autres quartiers plus anciens, il n’empêche que l’histoire de la place de la Concorde et de ses œuvres architecturales est très riche : retour sur son développement, de Louis XV à l’obélisque de Louxor en passant évidemment par la funeste guillotine.

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La place de la Concorde et son obélisque (© Histoire Parisienne)

La place Louis XV, ou “le vice à cheval”

Avant la place Louis XV

Tout comme l’est de la rive droite auparavant, l’actuel 8e arrondissement n’était que marais au Moyen-Âge, qui furent petit à petit asséchés et transformés en cultures. La construction par Marie de Médicis du cours la Reine puis l’aménagement de l’avenue des Champs-Élysées sous Louis XIV permirent le développement du quartier aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Henri IV surplombe le Pont-Neuf, tandis que la place Royale (actuelle place des Vosges) a été dédiée à Louis XIII ; et le Roi-Soleil est à l’honneur sur la place des Victoires mais également Vendôme (à l’époque “place Louis-le-Grand”).

Ainsi, quand Louis XV voulut lui aussi avoir sa statue au centre d’une place parisienne digne de son nom, l’endroit fut tout trouvé : le quatrième roi Bourbon allait trôner entre les Tuileries et les Champs-Élysées, sur une place aménagée pour l’occasion et à son nom.

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Louis XV (1715-1774) par Louis-Michel van Loo

En effet, à cette époque, c’était un simple terrain vague : des fossés, restes de l’enceinte de Louis XIII, protégeaient l’entrée des Tuileries, et le jour on pouvait les franchir grâce à un pont tournant, qui pivotait à 90° pour fermer l’entrée du jardin la nuit.

L’aménagement de la place Louis XV

Le projet est lancé dès 1750. Le roi confie l’aménagement de la place à son Premier architecte, Jacques-Ange Gabriel. Ce dernier prévoit la construction de deux luxueux bâtiments côté nord (l’hôtel du Garde-Meuble à l’est et l’hôtel des Monnaies à l’ouest), mais avec un vide entre qui est rapidement critiqué : c’est ainsi que lui vient l’idée d’une avenue (actuelle rue Royale) donnant sur la future église de la Madeleine.

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“Vue de la Place Neuve de Louis XV le Bien-Aimé”, par Taraval et Moreau

La réalisation de la statue équestre de Louis XV est quant à elle confiée à Edme Bouchardon, qu’il voulut dans une position “simple, noble et tranquille”, mais c’est Jean-Baptiste Pigalle qui l’achèvera. Le massif piédestal est composé de cariatides allégories des vertus du roi. Cependant, à son inauguration en 1763, Louis XV n’était plus le “Bien-Aimé” du début de son règne, ainsi sa statue fit chanter dans Paris :

Ah la belle statue, ah le beau piédestal !

Les vertus sont à pied, et le vice à cheval !

Cependant, la place ne connut pas un grand succès auprès des Parisiens, il fallut attendre la période trouble de la Révolution pour qu’elle soit très fréquentée et devienne tristement célèbre : c’est là qu’eurent lieu plus de 1100 exécutions, soit presque la moitié des personnes condamnées à la guillotine.

Quand Révolution rime avec guillotine

La place Louis XV aux débuts de la Révolution

La place Louis XV voit dès le début de la Révolution d’importants évènements s’y dérouler : le 12 juillet des affrontements ont lieu entre la foule et les dragons du prince de Lambesc, et le 6 octobre la famille royale, ramenée par le peuple – en majorité des femmes – de Versailles à Paris, traverse la place pour se rendre au palais des Tuileries où elle logera désormais.

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Marche des femmes à Versailles, 5 et 6 octobre 1789

Mais c’est suite à la fin de la monarchie, suspendue le 10 août 1792, que la place joue un rôle central.

Dans l’élan anti-monarchique, la statue de Louis XV – tout comme celles de ses prédécesseurs – est détruite, et la place à son nom est renommée “place de la Révolution”.

D’incalculables exécutions… À en perdre la tête

Un an plus tard on y érige en remplacement une statue de la Liberté, sculptée par François Lemot (retirée sous le Consulat). La légende raconte que la girondine Manon Roland, en passant devant avant d’être exécutée, s’écria : « Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! », mais elle aurait vraisemblablement plutôt dit : « Ô Liberté, comme on t’a jouée ! ».

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La statue de la Liberté remplaçant celle de Louis XV de 1793 à 1800, place de la Révolution

En octobre 1792, la guillotine qui officiait jusque là surtout en place de Grève est déplacée place de la Révolution pour exécuter des condamnés impliqués dans l’affaire du vol du Bleu de France suite au terrible sac de l’hôtel du Garde-Meuble.

Puis elle n’y est réutilisée que pour un tournant majeur de la période révolutionnaire : la condamnation à mort pour trahison de Louis XVI – alors citoyen Louis Capet – le 21 janvier 1793. Au cours de l’année elle y est installée définitivement, et le 16 octobre Marie-Antoinette y est exécutée.

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Exécution de Louis Capet sur la place de la Révolution, 21 janvier 1793

La place de la Révolution verra d’illustres personnalités politiques être guillotinées : Charlotte Corday, Olympe de Gouges, Philippe Égalité, Danton, Camille Desmoulins, Malesherbes, Lavoisier entre de nombreux autres.

À partir du 9 juin elle est déplacée à plusieurs reprises, puis y revient pour l’exécution de Robespierre et ses partisans.

À l’instauration du Directoire en 1795, ce régime républicain mais modéré renomme la sanglante place de la Révolution en “place de la Concorde”, afin que cette place dont le passé divise tant célèbre l’illusoire union des Français.

Commémoration royaliste et concorde par l’art apolitique

Le retour de la place Louis XV… Évoluant en place Louis XVI

Les changements de nom de cette place seront l’une des nombreuses mesures de commémoration de l’Ancien Régime par la Restauration : Louis XVIII lui rendra son nom de “place Louis XV”, et son petit frère et successeur Charles X fera le choix osé – mais logique compte tenu de ses opinions ultraroyalistes – de la renommer “place Louis XVI” en mémoire de son martyr ; le roi aura d’ailleurs le projet d’y ériger un monument commémoratif mais les Trois Glorieuses feront avorter ce projet.

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Plaque indiquant “place Louis XVI”, à l’angle avec la rue Boissy d’Anglas
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Plaque commémorative sur la place de la Concorde

La majestueuse place de la Concorde sous la monarchie de Juillet

Louis-Philippe Ier, bien plus modéré que ses cousins (son père a quand même voté en faveur de la mort de Louis XVI), redonne définitivement le nom neutre et rassembleur de “place de la Concorde”, et décide en adéquation avec ce nom de la réaménager en y érigeant des œuvres architecturales apolitisées.

Le dernier roi des Français choisit intelligemment un monument grandiose et totalement étranger à l’Histoire de France pour éviter les querelles mémorielles : l’obélisque de Louxor. Ce dernier, arrivé à Paris en 1833, était un présent du pacha Méhémet Ali à Charles X, 4 ans après lui avoir offert la fameuse girafe ayant engendré un véritable phénomène de mode en France.

Lourd de 230 tonnes environ, il s’agit du plus vieux monument de Paris : il date du règne de Ramsès II, au XIIIe siècle avant notre ère. L’obélisque est finalement érigé sur la place le 25 octobre 1836 au terme d’une opération risquée ayant attiré pas moins de 200 000 spectateurs, que l’ingénieur en charge du projet Philippe Lebas narre dans son rapport :

Le 25 octobre, dès le matin, plus de deux cent mille spectateurs répandus sur la place de la Concorde, sur la terrasse des Tuileries, dans l’avenue des Champs-Élysées attendaient avec une avide curiosité l’érection de l’obélisque. Depuis huit jours elle était annoncée, et il semblait que toute la population parisienne voulût assister au dernier acte du drame commencé, trois ans auparavant, sur les ruines de la Thébaïde. Ce drame pouvait ne pas être exempt d’une terrible péripétie ; car un ordre mal compris, un amarrage mal fait, une pièce de bois viciée, un boulon tordu ou cassé, un frottement ou une résistance mal appréciés, enfin mille accidents imprévus pouvaient amener une catastrophe épouvantable : l’obélisque brisé, des millions perdus ; et plus de cent ouvriers infailliblement écrasés par la chute de l’appareil. Telles étaient les conséquences qu’aurait eues l’insuccès de cette opération. C’était assez sans doute pour inquiéter l’esprit le plus ferme ; et, malgré la sécurité que m’inspiraient les moyens d’exécution, j’avoue que je ne pouvais, sans une sorte d’anxiété, penser à la grave responsabilité qui pesait sur moi… […] A onze heures et demi, les artilleurs commencent au son du clairon leur marche circulaire et cadencée. […] À midi, le roi, la reine et la famille royale se montrent à l’Hôtel du ministère de la Marine, et viennent se placer au balcon qui avait été richement décoré et disposé pour les recevoir. Des vivats saluent l’arrivée de leurs majestés. Pendant cet intervalle, le monolithe avait parcouru un arc d’environ 38°. Il était tout près du point, où la pression exercée sur la charnière et dont l’intensité avait augmenté graduellement avec l’inclinaison du monolithe, allait atteindre son maximum, pour diminuer ensuite en raison de l’arc décrit par le centre de gravité […] lorsqu’un craquement, causé par le resserrement des bois, se fit entendre. Aussitôt je donnai le signal d’arrêter, afin de chercher la cause de ce bruit et d’examiner une à une toutes les parties du point d’appui. « Rien n’a bougé, s’écrie M. Lepage, inspecteur des travaux, vous pouvez continuer. » […] L’ordre, l’harmonie, l’attention la plus soutenue continuèrent de présider à l’opération, et personne ne songea un seul instant à quitter son poste. […] C’est alors qu’en filant peu à peu et avec beaucoup de mesure les chefs des palans, on a, par degrés, lâché les câbles, et l’obélisque qui, cinq ans auparavant, descendait de la base où il avait reposé trente-trois siècles, est venu se placer lentement et sans secousse sur le rocher breton qui formait son nouveau piédestal.

Philippe Lebas, Rapport de l’érection de l’obélisque

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Érection de l’obélisque de Louxor le 25 octobre 1836 au centre de la place de la Concorde

Puis d’importants travaux de réaménagement sont réalisés de 1836 à 1846 par l’architecte Jacques Hittorff, toujours dans une optique d’unir plutôt que diviser : il fait exécuter à 4 sculpteurs 2 statues chacun, allégories des 8 villes françaises les plus importantes de l’époque après Paris : Lille, Strasbourg, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Brest, Rouen ; elles sont installées par 2 aux 4 angles de la place, et (approximativement) orientées chacune dans la direction de leur ville.

Leurs socles, présents longtemps avant elles, étaient en fait des guérites, petites habitations dont le sous-sol donnait sur des fossés aménagés en jardins derrière les balustrades de la place, comblés en 1854 pour faciliter la circulation. Aujourd’hui, deux servent d’accès de parking, et les autres de placards à balai municipaux…

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Statue de Strasbourg, place de la Concorde (© Histoire Parisienne)

On dit que James Pradier, sculpteur de Lille et Strasbourg, prit pour modèle pour cette dernière son amante Juliette Drouet, future maîtresse de Victor Hugo ; en tout cas, il est avéré que la statue fut drapée de noir en 1871 quand la France perdit l’Alsace-Lorraine, et que régulièrement elle était fleurie.

En outre, Hittorff a fait appel à de nombreux artistes pour construire de part et d’autre de l’obélisque deux monumentales fontaines qui célèbrent le génie naval national (le ministère de la Marine occupait à l’époque l’hôtel du Garde-Meuble, plus connu aujourd’hui comme “hôtel de la Marine”) : celle au nord représente les fleuves, et celle au sud les mers.

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La fontaine nord représentant les fleuves, avec la statue de Brest en arrière-plan à gauche (© Histoire Parisienne)
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La fontaine sud représentant les mers (© Histoire Parisienne)

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